Tilt
Créée à Grande-Synthe, “TILT - Coopérative de Transition Ecologique des Hauts-de-France” est statutairement une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) - Coopérative d'Activités et d'Emplois (CAE). De visée régionale, TILT accompagne actuellement des porteurs de projets situés principalement dans le Dunkerquois et la Métropole Lilloise, mais également dans le Pas-de-Calais. Elle a pour but d'activer les initiatives entrepreneuriales écologiques et de contribuer à la transition des territoiresPortraits de porteurs de projets

Pour comprendre ce qui les anime et voir comment ils tissent des liens et des partenariats avec les acteurs locaux, ils nous emmènent en vélo à la rencontre d’acteurs de l’ESS et de la transition écologique sur le territoire avec lesquels ils travaillent ou comptent travailler. Point de départ de la balade : Label Epicerie.
Nicolas est équipé d’un vélo plutôt atypique.
« Voilà deux ans que je me déplace avec cet engin pour aller réparer des vélos un peu partout dans le Dunkerquois », explique-t-il devant l’étonnement suscité par son outil de travail. Nicolas est notamment mécanicien vélo... à vélo. Il y a deux ans, l’ancien informaticien s’est reconverti pour vivre de sa passion. Il a passé un CQP (certificat de qualification professionnelle) technicien vendeur cycle en 2020 et a réellement démarré son activité en mai 2021 après le déconfinement.
« J’ai eu beaucoup de chance côté calendrier car mon activité a très vite démarré grâce au coup de pouce de l’Etat donné aux foyers pour réparer leurs vélos ».
Vit-il de son activité ? « Je suis entrepreneur-salarié depuis un an et je vis de mon activité depuis le mois d’octobre. En parallèle de la mécanique, je développe avec Charlotte le conseil mobilité pour les entreprises en particulier. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements, il y a un important travail de sensibilisation à réaliser en amont qui est laborieux, mais nous y croyons ». Charlotte et Nicolas développent également un service de cyclo-logistique en vélos cargo.
« Nous lançons une expérimentation avec la Communauté urbaine de Dunkerque pour la collecte de cartons auprès des commerçants.
L’objectif à plus long terme est de développer d’autres services de logistique à vélo. Deux autres personnes vont nous rejoindre à partir de septembre 2022, nous serons 4 dans ce projet collectif ». Plusieurs participants posent des questions sur la rémunération de Nicolas. Comment se rémunère-t-il ? Est-ce en fonction de son résultat ? « En tant qu’entrepreneur-salarié, j’ai un revenu garanti de 250 euros/mois par la Coopérative. Mais je me paie en fonction de mon chiffre d’affaires. L’avantage avec ce statut, c’est que j’ai la protection sociale d’un salarié ». Arrêt à la Halle aux Sucres – Rencontre avec Guillaume Dubrulle de l’Agence d’Urbanisme Flandre Dunkerque (AGUR). Une fois le brief terminé, la joyeuse troupe part à vélo sur la piste bidirectionnelle (très pratique !) vers la Halle au Sucre, ancien entrepôt portuaire devenu un équipement de sensibilisation et d’éducation dédié à la ville durable. Là, les cyclistes du jour rencontrent Guillaume Dubrulle de l’Agence d’Urbanisme Flandre-Dunkerque.
Guillaume travaille sur les questions de la mobilité et présente les politiques cyclables du Dunkerquois. L’AGUR accompagne les collectivités en termes de mobilité notamment la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD) mais aussi la Communauté de communes Hauts-de-Flandre (CCHF) et la Communauté de communes Flandres-Intérieure.
Sur le territoire de la CUD par exemple, nous travaillons sur le document d’urbanisme : le Plan Local d’Urbanisme Intercommunale Habitat et Déplacement. Ce document, qui indique où les promoteurs et constructeurs peuvent construire, a une particularité dans le Dunkerquois : il indique aussi comment on favorise voire contraint les déplacements au sein de ce territoire. C’est un signal fort.
« Pour imaginer le plan de mobilité de la CUD, nous nous sommes appuyés sur une grande enquête de déplacement. Nous avons ainsi des chiffres précis sur lesquels nous baser. L’enquête a été réalisée avant la gratuité des transports en commun mais on sait que leur fréquentation a doublé ».
Avant gratuité : 67 % des déplacements étaient réalisés en voiture. La moitié des déplacements de moins de 3 km étaient encore réalisés en voiture. Chaque jour, les habitants de la CUD et la CCHF font 171 fois le tour de la Terre. Chaque jour, les stations-services du Dunkerquois vendent 500 000 litres de carburant. Le vélo représente 2 % des déplacements, et les transports en commun 5 % seulement !
Réaction de l’assemblée : Nicolas et Charlotte ont du pain sur la planche ! Et de belles perspectives pour le développement de leurs activités.
« Avec l’AGUR, nous n’avons pas encore travaillé ensemble concrètement mais nous sommes en discussions pour que l’Agence devienne un partenaire ».
Le bâtiment qui fait face aux participants impressionne. C’est un vrai centre de ressources sur la ville durable, indique Guillaume Dubrulle.
« De notre côté, nous l’utilisons une fois par mois pour nos formations « Ma cyclo entreprise », formation à l’entreprenariat à vélo. Nous avons une salle de réunion mise à disposition, et l’espace sur le parvis de la Halle au Sucre nous sert pour la pratique », explique Charlotte.
« Le Plan vélo + a été approuvé en avril 2021. Dans les concertations, ce qui ressortait de la part des usagers et des habitants du territoire, c’était le manque d’aménagements cyclables continus, sécurisés et fluides. Ainsi que le stationnement. Il faudra donc travailler le sujet même si la CUD a déjà pas mal avancé. Développer les infrastructures est indispensable et en même temps il faut aussi penser les services aux mobilités douces », ajoute Guillaume Dubrulle.
Quelques chiffres :
150 km d’aménagement cyclable en 2012 sur la CUD – 245 km en 2022. L’objectif est d’aller encore plus loin. L’augmentation du nombre de cyclistes est palpable : il y a des compteurs vélo implantés partout. + 24 % entre 2019 et 2022 : Effet crise sanitaire sans doute mais qui se pérennise donc c’est encourageant.

« Au départ, le projet est né dans un esprit un peu d’amusement mais finalement, nous avons vite été face aux problématiques sociales. Jeunes en insertion, mères célibataires, etc. Notre projet a évolué pour venir en aide et remettre le pied à l’étrier aux personnes éloignées de l’emploi et/ou dans la précarité ».
Chrysalide organise par exemple des marchés 100 % gratuits. « Nous récupérons des dons que nous mettons à disposition des gens qui en ont besoin. Les marchés sont thématiques. Pour la rentrée par exemple, nous organisons un marché avec les fournitures scolaires. Bientôt, nous allons organiser à Loon Plage un marché sur le sport, le bien-être et la mobilité. Nous faisons un appel à collecte dans les maisons de quartier partenaires, nous récupérons les dons et les mettons à disposition le jour J. Nous mettons en place des ateliers, dont la réparation de vélos avec Nicolas et de la remise en selle », explique Khalil.
« Nous avons aussi installé dans certaines maisons de quartiers un mobilier qui permet à ceux qui n’avaient pas la possibilité de récupérer les dons de le faire à un moment propice pour eux. Nous créons des partenariats interassociatifs et interprofessionnels, car le marchand peut très bien fonctionner avec le non-marchand ! Nous avons fait un marché 100 % gratuit avec l’enseigne Cora par exemple. Si je donne une plante, ça peut être vécu comme de la concurrence sauf que si je donne une plante, celui qui a reçu le don aura peut-être besoin d’un arrosoir... Nous pouvons tous travailler main dans la main. Ainsi Chrysalide fait régulièrement appel à Nicolas pour des ateliers de réparation de vélos. Nous venons par exemple de monter un projet avec le CCAS. Parfois la mobilité est un frein pour les personnes éloignées de l’emploi. Quand on commence à 4h du matin un stage en boulangerie, il n’y a pas de bus. Le vélo peut être une alternative. Nous avons proposé au groupe des ateliers de réparation de vélo. C’est un partenariat constructif ».
Après un verre de l’amitié et la visite du local de l’association, le groupe rejoint Label Epicerie pour partager aux participants du second groupe ses découvertes et réflexions.

La Coopérative Tilt est née dans le Dunkerquois, un territoire dans lequel les taux de chômage et d’inactivité sont bien plus élevés que la moyenne nationale, a fortiori dans certains quartiers prioritaires. Ces statistiques masquent une réalité complexe, un enchevêtrement entre optimisation de prestations sociales, réseaux d’entraide et petites activités de production ou de réparation avec des systèmes de rémunération variés formels et informels.
Comme l’illustre le collectif Rosa Bonheur dans son ouvrage “la ville vue d’en bas, travail et production de l’espace populaire”, l’activité existe dans les quartiers populaires mais elle ne prend plus la forme de l’emploi et encore moins du salariat. Leur travail ethnographique mêle des observations et des entretiens informels ou semi-directifs, ayant pour objet des activités de réparation automobile de rue, l’organisation de travaux d’auto-construction et d’auto-réhabilitation des logements, le travail domestique et la participation des femmes aux ateliers d’associations de quartier.
Conscients de ces constats, un collectif d’acteurs des Hauts-de-France a décidé de s’appuyer sur cette capacité des quartiers à produire et d’explorer les vertus du “faire ensemble” et de l’entreprenariat coopératif pour accompagner sur la base du volontariat des habitants vers un retour à des activités marchandes reconnues. L’idée étant que cette expérience les reconnecte aussi à l’envie et à la confiance nécessaires pour reconstruire un parcours professionnel.

La Coopérative Tilt co-porte et co-accompagne ainsi 3 initiatives « Kpa-Cité », 2 dans le Dunkerquois à Grande-Synthe (La Boutique des Réussites) et à Coudekerque-Branche (Rhizome) et une à Roubaix (Permaculture Humaine). Ce maillage partenarial et territorial est une expérimentation pleinement en phase avec la raison d’être de Tilt.
L’Association La Petite Pierre accueille tout type de public et anime un tiers-lieu citoyen et solidaire : Label Epicerie. Chaque personne qui passe les portes de cette ancienne église semble être en transition... En quête de sens, de nouvelles possibilités pour s'en sortir, ou de nouvelles rencontres.
Après 3 années d'existence, les personnes engagées trouvent leur place ou découvrent des talents qu’elles ignoraient. L'objectif de La Petite Pierre est bien de redonner la capacité d'agir à celles et ceux qui, découragés par les difficultés, ont parfois perdu la confiance dans leurs possibilités et dans celle de trouver un emploi.
Trois ingrédients essentiels :
- Un collectif d’habitants
- Un lieu géré en commun
- Un accompagnement via le CAPE
> « Il ne s’agit pas seulement de retrouver un emploi, mais de retrouver confiance en soi. »
Tilt co-accompagne aujourd’hui 3 Kpa-Cité : à Grande-Synthe, Coudekerque-Branche, et Roubaix.
L'approche Rhizome
Le projet Rhizome est l'aboutissement de cette volonté : donner à voir aux personnes elles-mêmes, par l'expérience collective, leurs talents d'abord. L'accompagnement au long cours permet de visualiser les progrès à envisager, les zones d'épanouissement, les espaces impossibles à ne plus investir pour son bien-être... Bref, se choisir un parcours sur mesure.Il existait bel et bien des dispositifs similaires, mais en dehors du territoire du Dunkerquois. Quand le projet Rhizome fut mûr, la Coopérative Tilt était née ! Comme un heureux hasard. De la rencontre entre ces deux structures a émergé l'évidence que la transition écologique est bel et bien subie de manière plus forte par cette tranche de population précarisée, dans les quartiers prioritaires.
Mais pour autant, force est de constater que les populations, toutes aussi conscientes qu'ailleurs que l'environnement se dégrade, ne demandent qu'à s'engager pour la préservation des ressources.
Le projet Rhizome repose sur une alliance locale : la Coopérative Tilt, la Petite Pierre et une myriade d'acteurs prescripteurs qui repèrent les publics et continuent de les accompagner : les jardins de Cocagne, Entreprendre Ensemble, la brigade d'intervention spécialisée de l'AAE, le Carrefour des Solidarités, Creative et le Conseil Citoyen.
Cette alliance locale - et la mutualisation des compétences et des moyens mis en œuvre pour co-accompagner les porteurs de projet - permettent de rendre aux populations leur plein potentiel pour contribuer positivement à une société plus écologique et solidaire.
La Coopérative Tilt joue le rôle d'accompagnant et replace les coopérants dans une dynamique professionnelle. Son rôle est primordial pour assurer la dynamique du groupe et faciliter l’accès aux outils de l’entrepreneuriat écologique. Elle permet également de rendre visible l'engagement des populations a priori éloignées de ces sujets, vers une transition écologique et solidaire.
La Petite Pierre offre l'outil de travail, l'accueil via le tiers-lieu Label Epicerie, et un accompagnement personnalisé. Le binôme est alors indissociable.
Après un démarrage en mai 2022, nous sommes au 8ème Contrat d’Appui au Projet d’Entreprise signé avec la Coopérative Tilt ! Les idées fusent et le travail commence. Nous sommes au début du chemin... Et la perspective d’organiser un système collectif résilient et fertile, en s'appuyant sur une forte dynamique de coopération avec d'autres acteurs de terrain, est belle et bien en cours.
